Jeune vétérinaire : comment gérer la peur de l’erreur clinique et la culpabilité

Je vous ai demandé : “Quelle est ta plus grosse appréhension concernant tes débuts de véto ?”

Vous avez été 52% à répondre : “Me planter cliniquement sur un cas.”

Plus de la moitié d’entre vous. Pas la communication avec les clients, pas trouver votre place dans une équipe, pas décrocher le bon job.

Dans un autre sondage récent sur les interprétations radios, 48% d’entre vous l’ont identifiée comme votre principal blocage : “J’ai peur de passer à côté de quelque chose d’important.”

En début de carrière vétérinaire, cette peur est omniprésente. Beaucoup de jeunes vétérinaires redoutent de passer à côté d’un détail important, de mal interpréter un examen, de prendre une décision qui aurait des conséquences graves. Cette inquiétude est normale. Mais lorsqu’elle devient excessive, elle peut alimenter le doute chronique et fragiliser la santé mentale.

Ce qui est moins souvent dit, c’est que cette peur, quand elle devient excessive, ne nous protège plus, elle nous fige. Et ce qui est encore moins dit, c’est qu’elle fait partie d’un phénomène bien documenté en médecine humaine et vétérinaire, mais dont on parle rarement : le syndrome de la seconde victime.

L’erreur médicale en médecine vétérinaire : une réalité du quotidien

Commençons par poser les faits : une enquête menée en 2018 par le Veterinary Information Network auprès de vétérinaires nord-américains révèle que 74% des répondants ont vécu au moins une erreur médicale ou un “presque raté” (near miss) dans l’année écoulée.

Ce chiffre n’est pas surprenant : l’erreur humaine est inévitable dans tout système complexe.

En médecine humaine, les erreurs médicales sont reconnues comme la troisième cause de mortalité aux États-Unis, avec plus de 250 000 décès par an qui leur sont attribués.
En médecine vétérinaire, bien que nous disposions de moins de données épidémiologiques, les études disponibles montrent des résultats similaires. Une analyse de 560 incidents rapportés dans trois hôpitaux vétérinaires américains a révélé que 45% des erreurs n’ont pas atteint le patient, mais que 15% ont causé un préjudice, dont 8% ont entraîné une morbidité permanente ou la mort.
Ces chiffres ne sont pas là pour vous effrayer. Ils sont là pour normaliser ce que beaucoup d’entre vous vivent dans le silence : les erreurs font partie intégrante de la pratique vétérinaire. Nier cette réalité ne protège personne. Au contraire, c’est le silence et la honte qui font le plus de dégâts.

Le syndrome de la seconde victime chez le vétérinaire : comprendre l’impact psychologique des erreurs

En 2000, le Dr Albert Wu a introduit un concept qui a transformé notre compréhension de l’impact des erreurs médicales : le concept de “seconde victime”.

Dans tout événement indésirable lié à une erreur, la première victime est évidemment le patient (ou, dans notre cas, l’animal). Mais la seconde victime est le professionnel de santé impliqué, qui devient traumatisé par l’événement. Cette réalité est particulièrement bien documentée dans la thèse française de Leila Assaghir qui a étudié le vécu des erreurs médicales chez 512 vétérinaires et auxiliaires vétérinaires.
Quand on demande aux soignants vétérinaires de décrire les émotions ressenties face à leurs erreurs quotidiennes, la peur arrive en tête des émotions primaires. Près de la moitié (48%) ressentent de la culpabilité, 23% de la honte, et 15% de l’angoisse.
Et voici le point crucial : ces émotions ne dépendent pas forcément de la gravité réelle de l’erreur. Ce n’est pas un phénomène spécifique à la médecine vétérinaire. En médecine humaine, les estimations suggèrent que près de 50% des professionnels de santé feront l’expérience du syndrome de seconde victime au moins une fois dans leur carrière. Les symptômes peuvent inclure de la détresse psychologique, une remise en question de ses compétences, de la culpabilité, de l’anxiété, des troubles du sommeil, une perte de confiance, voire dans les cas les plus graves, une dépression ou des idées suicidaires.

Les six étapes de récupération après une erreur clinique

Les travaux de Scott en 2009 ont identifié une trajectoire de récupération en six étapes que traversent les soignants après un événement indésirable. Comprendre ces étapes aide à normaliser ce que vous pouvez ressentir.

La première étape est le chaos et la réponse immédiate à l’incident. Vous êtes sous le choc, vous devez gérer la situation d’urgence tout en essayant de comprendre ce qui s’est passé.
Viennent ensuite les réflexions intrusives : l’événement vous revient en boucle, vous rejouez mentalement la scène, vous vous demandez ce que vous auriez pu faire différemment.
La troisième étape concerne la peur du regard des autres : que vont penser mes collègues ? Mon employeur ? Le propriétaire ? Vais-je être blâmé, humilié, sanctionné ?
La quatrième étape est celle de l’enquête ou de l’investigation interne, avec tout le stress que cela implique concernant la sécurité de l’emploi, la réputation professionnelle, voire les conséquences juridiques.
La cinquième étape, cruciale, est celle du “premier secours émotionnel” : c’est à ce moment que le soutien des pairs, d’un mentor ou d’un professionnel de santé mentale devient déterminant.
Enfin, la sixième étape est la résolution finale. À ce stade, trois issues sont possibles : vous pouvez “prospérer” (thriving) en transformant l’expérience en apprentissage et en croissance professionnelle, “survivre” en continuant mais avec des séquelles émotionnelles qui persistent, ou “abandonner” en quittant votre poste, changeant de carrière ou développant des problèmes de santé mentale sévères.
Le facteur qui détermine laquelle de ces trois voies vous emprunterez ? Principalement le soutien que vous recevez et la culture de sécurité de votre environnement de travail.

Le paradoxe de la gravité potentielle : quand le “presque raté” marque autant qu’une erreur grave

Voici quelque chose de particulièrement frappant révélé par la recherche : la gravité potentielle d’une erreur marque autant, voire plus, que sa gravité réelle.


Dans l’étude française, un tiers des auxiliaires identifient la gravité potentielle comme le facteur le plus marquant d’une erreur, même quand celle-ci n’a finalement eu aucune conséquence. Vous pouvez donc être profondément traumatisé par une erreur qui aurait pu être grave, mais qui ne l’a pas été. C’est l’image mentale du “et si…” qui vous hante pendant des mois, voire des années. “Et si je n’avais pas vérifié à temps ?” “Et si personne ne l’avait remarqué ?” “Et si l’animal était mort par ma faute ?” Cette peur du “presque raté” est particulièrement présente chez les auxiliaires vétérinaires, qui ont souvent identifié l’erreur mais n’ont pas les moyens d’intervenir directement pour la corriger. Ils doivent alerter le vétérinaire et compter sur lui pour résoudre la situation. Cette impuissance face au danger potentiel exacerbe considérablement le vécu émotionnel de la situation.

Quand la peur devient un problème de santé publique

Il est important de replacer cette peur de l’erreur dans un contexte plus large : celui de la santé mentale des vétérinaires, qui est aujourd’hui reconnue comme une préoccupation majeure de la profession.

L’étude Merck sur le bien-être vétérinaire de 2023, menée auprès de milliers de vétérinaires américains, révèle des chiffres préoccupants. Environ 5% des vétérinaires souffrent de détresse psychologique sévère, un chiffre similaire à la population générale. Mais ce chiffre grimpe à 9-11% chez les vétérinaires endettés, et les jeunes vétérinaires (18-34 ans) sont particulièrement touchés avec 8,7% rapportant une détresse significative. Plus inquiétant encore, 50% des vétérinaires souffrant de problèmes de santé mentale ne reçoivent aucun traitement. Les principales conditions rapportées sont la dépression, le burnout/fatigue compassionnelle, et l’anxiété. Et la peur de l’erreur professionnelle figure parmi les stresseurs liés au travail les plus fréquemment cités. Le lien entre erreurs médicales et santé mentale fonctionne dans les deux sens. D’une part, l’anxiété et la dépression augmentent le risque de commettre des erreurs en altérant la concentration, le jugement clinique et la prise de décision. D’autre part, le vécu traumatique d’une erreur peut déclencher ou aggraver des problèmes de santé mentale préexistants. C’est un cercle vicieux qu’il est crucial de briser.

Le poids du contexte social : culture d’équipe et vécu des erreurs

Voici un point essentiel que la recherche met en évidence de façon répétée : vos émotions face à l’erreur dépendent autant (voire plus) de votre environnement de travail que de l’erreur elle-même.

Les normes de votre équipe, les réactions de vos collègues, la culture de votre clinique influencent directement la façon dont vous vivez vos erreurs. Dans les témoignages recueillis dans l’étude française, la réaction des collègues est identifiée comme un facteur marquant, particulièrement pour les auxiliaires : “Car le vétérinaire était vraiment très en colère sur moi”, “Brutalité de la réaction de mon employeur”, “Accusation du patron”, “Remontrance du vétérinaire”. Même une simple remarque perçue comme moqueuse ou blâmante peut transformer une erreur mineure en traumatisme durable. À l’inverse, dans une culture de soutien où les erreurs sont accueillies avec empathie et considérées comme des opportunités d’apprentissage, les mêmes erreurs peuvent être vécues comme des expériences constructives plutôt que destructrices.

C’est ici qu’intervient le concept de “culture juste” (just culture), développé initialement par James Reason puis adapté à la santé par David Marx. Une culture juste n’est ni une culture du blâme systématique, ni une culture sans responsabilité. C’est une culture qui fait la distinction entre trois types de comportements :

  • L’erreur humaine involontaire (un oubli, un lapsus, une erreur de jugement) nécessite de la compassion, du soutien et une analyse systémique pour prévenir sa récurrence.
  • Le comportement à risque (prendre un raccourci, ne pas suivre une procédure par commodité) nécessite du coaching et de la formation pour comprendre les risques.
  • Seul le comportement imprudent et délibéré (ignorer consciemment une règle de sécurité essentielle, agir malgré une incompétence reconnue) mérite des sanctions disciplinaires.

Dans une culture juste, quand une erreur se produit, la question posée n’est pas “Qui est responsable ?” mais “Qu’est-ce qui s’est passé ? Quels facteurs systémiques ont contribué ? Comment pouvons-nous empêcher que cela se reproduise ?” Cette approche transforme radicalement le vécu des soignants impliqués.

Les erreurs “stupides” et le biais rétrospectif en pratique vétérinaire

Il existe un type d’erreur qui génère une culpabilité particulièrement intense : celle qu’on qualifie de “bête”, “évitable”, “stupide”, “impardonnable”.
Dans les témoignages analysés dans l’étude française, ces qualificatifs auto-infligés reviennent de façon récurrente : “erreur bête et vraiment évitable”, “IMPARDONNABLE”, “C’est une faute grave et complètement ridicule”, “Tellement évitable !”, “erreur conne et évitable”.
Cette auto-condamnation sévère repose sur un biais cognitif bien documenté : le biais rétrospectif (hindsight bias). Une fois que vous connaissez le résultat, l’erreur vous paraît évidente, presque incompréhensible. “Comment ai-je pu ne pas voir ça ?” Mais au moment où vous avez agi, dans le contexte spécifique de ce moment (fatigue, interruptions, charge mentale, informations incomplètes, pression temporelle), l’erreur n’était pas du tout évidente.

Voici ce qu’il faut comprendre : par définition, toutes les erreurs sont évitables a posteriori. C’est précisément ce qui les différencie des complications inhérentes à un geste médical. La majorité des erreurs surviennent en situation de routine, par des praticiens compétents et consciencieux, dans l’exécution de tâches qu’ils ont réalisées des centaines de fois sans problème. Ce ne sont pas des erreurs de compétence, ce sont des erreurs de performance, liées aux limites fondamentales de la cognition humaine dans des environnements complexes. La charge cognitive, les interruptions, la fatigue, les automatismes, les biais de raisonnement : tous ces facteurs peuvent faire dérailler même le professionnel le plus compétent. Se juger comme “incompétent” ou “négligent” pour une erreur de ce type revient à ignorer toutes les connaissances accumulées sur les facteurs humains en médecine. C’est aussi particulièrement délétère pour votre santé mentale.

Culpabilité saine vs culpabilité toxique chez le vétérinaire

La culpabilité est l’émotion dominante rapportée par les soignants vétérinaires face à leurs erreurs. Dans l’étude française, près de la moitié la ressentent au quotidien, et les trois quarts lors d’erreurs marquantes. C’est également l’émotion la plus fréquemment décrite dans la littérature médicale humaine sur le syndrome de seconde victime. Il existe cependant une distinction cruciale entre culpabilité saine et culpabilité toxique.

  • La culpabilité saine est cette émotion inconfortable qui vous pousse à reconnaître qu’une erreur a été commise, à en prendre la mesure, à vouloir réparer et à chercher comment éviter qu’elle ne se reproduise. C’est une émotion adaptative et constructive qui joue un rôle important dans l’amélioration de nos pratiques.
  • La culpabilité toxique, en revanche, est écrasante, paralysante. Elle vous fait penser que vous êtes fondamentalement incompétent, que vous ne méritez pas d’exercer, que vous êtes un danger pour vos patients. Elle peut dériver vers l’auto-accusation excessive, l’autopunition, voire la dépression. C’est le passage du “j’ai fait une erreur” au “je suis une erreur”.

Dans son article fondateur sur la seconde victime, Albert Wu parle de cette culpabilité comme potentiellement “écrasante”. D’autres auteurs décrivent comment elle peut persister pendant des mois ou des années, altérant profondément la confiance professionnelle et la qualité de vie. La ligne entre culpabilité saine et toxique est ténue, et elle est largement influencée par votre environnement. Dans une culture du blâme, même les erreurs mineures peuvent générer une culpabilité toxique. Dans une culture juste et de soutien, même les erreurs graves peuvent être traversées avec une culpabilité qui, bien que douloureuse, reste constructive.

La honte après une erreur médicale : l’émotion qui isole

Si la culpabilité dit “j’ai fait quelque chose de mal”, la honte dit “je suis quelqu’un de mal”. C’est une distinction essentielle mise en lumière par les travaux de Brené Brown et d’autres chercheurs en psychologie. La honte est ressentie par 23% des soignants vétérinaires dans leurs erreurs quotidiennes, et par près de la moitié (49%) lors d’erreurs marquantes. Cette émotion est particulièrement destructrice car elle touche à l’identité professionnelle et à l’estime de soi. Elle génère un désir intense de se cacher, de disparaître, d’éviter le regard des autres.
La honte est intimement liée à la peur du jugement : “Que vont penser mes collègues ?” “Vont-ils me considérer comme incompétent ?” “Vais-je être exclu de la communauté professionnelle ?” Cette peur n’est pas irrationnelle. Dans certains environnements de travail, les erreurs sont effectivement moquées, commentées dans les couloirs, utilisées comme exemples d'”incompétence” lors de réunions. Ce qui rend la honte particulièrement toxique, c’est qu’elle mène à des comportements d’évitement qui, paradoxalement, augmentent le risque d’erreurs futures et empêchent l’apprentissage. Quand vous avez honte, vous ne parlez pas de votre erreur, vous ne cherchez pas de soutien, vous ne posez pas de questions de peur de révéler votre “incompétence”. Vous vous isolez précisément au moment où vous auriez le plus besoin de connexion et de soutien.

L’impact durable des erreurs cliniques en début de carrière vétérinaire

Certaines erreurs vous marquent pour toujours. Dans l’étude française, seuls 4 vétérinaires et auxiliaires sur 512 n’ont pas pu se rappeler d’une erreur qui les avait particulièrement marqués. Pour tous les autres, il existe au moins une erreur dont ils se souviennent avec une précision troublante, parfois des décennies plus tard. Les participants pouvaient citer la date exacte, la couleur de leurs vêtements ce jour-là, chaque détail de la séquence d’événements. Un clinicien interrogé dans une étude américaine a décrit son expérience de seconde victime comme un “tsunami émotionnel”, une expérience qui a changé sa vie et laissé une empreinte indélébile.

Ces erreurs marquantes surviennent majoritairement en début de carrière. La moitié ont lieu dans les 5 premières années de pratique, et les trois quarts dans les 10 premières années. Pour 9% des soignants, c’est la première expérience d’erreur grave qui devient déterminante dans la façon dont ils appréhenderont les erreurs futures tout au long de leur carrière.
Les types d’erreurs les plus marquantes sont celles liées à l’anesthésie (25% des erreurs marquantes pour les vétérinaires et auxiliaires), aux médicaments (20-27%) et au diagnostic (22% pour les vétérinaires, 10% pour les auxiliaires). Il est notable que les erreurs d’anesthésie, bien que relativement peu fréquentes au quotidien (8% des erreurs quotidiennes pour les vétérinaires), représentent un quart des souvenirs traumatiques. La moitié des erreurs marquantes ont entraîné la mort de l’animal. Ces décès évitables génèrent un cocktail émotionnel particulièrement intense : tristesse, déception, découragement, impuissance, culpabilité. Le deuil du patient se double d’une perte de foi dans sa formation clinique, une remise en question fondamentale de sa capacité à exercer.

Sortir du silence : pourquoi les vétérinaires parlent si peu de leurs erreurs

Malgré les preuves accablantes que le soutien social est l’un des meilleurs facteurs de protection contre les effets du syndrome de seconde victime, une grande partie des erreurs restent tues. L’enquête VIN de 2018 révèle que si 83% des vétérinaires divulguent les “presque ratés” à leurs collègues et 92% les erreurs ayant causé un préjudice, seulement 66% rapportent les presque ratés à leur superviseur, et 81% les erreurs graves. Les raisons de cette sous-déclaration sont multiples et complexes.
La peur domine : peur de conséquences disciplinaires, peur pour la sécurité de l’emploi, peur du jugement des pairs, peur de poursuites judiciaires, peur de l’impact sur la réputation professionnelle. Dans l’étude française, la majorité des erreurs ne sont pas annoncées aux propriétaires, principalement par crainte du conflit, du jugement ou des implications juridiques. Mais cette culture du silence a un coût élevé. Elle empêche l’apprentissage organisationnel (si les erreurs ne sont pas rapportées, elles ne peuvent pas être analysées et prévenues), elle perpétue la honte et l’isolement des soignants impliqués, et elle maintient l’illusion dangereuse que les erreurs sont rares et évitables par la seule vigilance individuelle.

Les organisations qui ont réussi à développer une culture de reporting non punitif ont vu leurs taux de déclaration augmenter drastiquement. Un hôpital cité dans la littérature a vu ses rapports d’incidents augmenter de 300% après avoir mis en place une ligne téléphonique 24/7 et un processus transparent de partage des apprentissages, sans représailles.

Ce qui aide vraiment après une erreur clinique : les interventions efficaces

La recherche sur les interventions pour soutenir les secondes victimes est encore relativement récente, mais certaines stratégies montrent des résultats prometteurs. Le soutien par les pairs est l’intervention la plus fréquemment citée comme bénéfique. Parler avec un collègue qui comprend vraiment le contexte clinique, qui peut offrir empathie sans jugement, qui peut normaliser l’expérience, est d’une valeur inestimable. Plusieurs hôpitaux ont mis en place des programmes formels de soutien par les pairs (peer support programs) avec des résultats encourageants sur le bien-être à court terme. Les programmes structurés de seconde victime, comme forYOU à l’Université du Missouri ou RISE à Johns Hopkins, offrent un continuum de soutien : support émotionnel immédiat par un collègue formé, accès à des ressources de santé mentale si nécessaire, et suivi à long terme. Bien que ces programmes soient encore rares en médecine vétérinaire, leur développement est fortement encouragé.
La pratique réflexive structurée aide à objectiver sa responsabilité sans minimiser l’impact. Elle consiste à revisiter l’événement de façon méthodique : quels étaient mes objectifs ? Quelles informations avais-je ? Quelles contraintes pesaient sur moi ? Quels facteurs systémiques ont contribué ? Cette approche permet de sortir du piège du biais rétrospectif et de la culpabilité toxique. Les thérapies structurées, notamment la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT) et les approches de type cognitivo-comportemental, montrent des résultats prometteurs pour réduire la détresse professionnelle chez les vétérinaires. Mais au-delà des interventions individuelles, c’est l’approche systémique qui a le plus d’impact : développer une véritable culture de sécurité dans les cliniques vétérinaires.

Vers une culture de sécurité et de soutien en médecine vétérinaire

Une culture de sécurité repose sur plusieurs piliers fondamentaux identifiés par la recherche dans les organisations hautement fiables.

Premièrement, la reconnaissance que l’erreur humaine est inévitable. Les systèmes doivent être conçus pour minimiser les opportunités d’erreur et pour attraper les erreurs avant qu’elles n’atteignent le patient. Les barrières de sécurité (double vérification, check-lists, protocoles standardisés) ne sont pas là parce que vous êtes incompétent, mais parce que tous les humains sont faillibles.
Deuxièmement, un environnement où l’on peut parler sans crainte de représailles. Cela nécessite un engagement explicite du leader à ne pas punir les erreurs honnêtes, à accueillir les rapports avec gratitude plutôt qu’avec colère, à investiguer les facteurs systémiques plutôt que de chercher un coupable.
Troisièmement, l’apprentissage organisationnel. Chaque erreur ou presque raté devient une opportunité d’identifier des faiblesses dans le système et de les corriger. Les leçons apprises sont partagées largement dans l’équipe, pas pour humilier, mais pour protéger.
Quatrièmement, le soutien explicite et formalisé aux soignants impliqués dans des événements indésirables. Cela peut inclure des protocoles de débriefing après incidents graves, l’accès facilité à du soutien psychologique, des programmes de soutien par les pairs, et une formation du personnel de management pour répondre avec empathie et professionnalisme. Cette transformation culturelle ne se fait pas du jour au lendemain… Elle nécessite un engagement fort du leader, de la formation à tous les niveaux, et souvent un changement de paradigme profond dans la façon dont la profession vétérinaire envisage l’erreur…

Peur de l’erreur en tant que jeune vétérinaire : vous n’êtes pas seul·e

Si vous lisez ces lignes et que vous portez encore le poids d’une erreur passée, sachez ceci : vous n’êtes pas seul.e, vous n’êtes pas faible, et vous n’êtes pas un mauvais vétérinaire.

Les données le montrent de façon répétée : la grande majorité des soignants vétérinaires vivront l’expérience traumatique d’une erreur grave au moins une fois dans leur carrière. Presque tous se souviendront d’au moins une erreur qui les a profondément marqués. C’est la norme, pas l’exception. La peur de l’erreur est normale dans un métier aussi exigeant. Mais elle ne doit pas devenir votre prison. Si vous ruminez vos erreurs pendant des mois, si vous avez peur de poser des questions par crainte de paraître incompétent, si vous vous jugez avec une sévérité que vous n’appliqueriez jamais à un collègue, si vous sentez que cette peur vous empêche d’agir librement, c’est qu’il est temps d’en parler.
Parlez-en à un collègue de confiance, cherchez un mentor qui peut normaliser votre expérience, si nécessaire, consultez un professionnel de santé mentale qui comprend les réalités de la médecine vétérinaire, rejoignez ou créez des espaces de discussion où les erreurs peuvent être abordées sans jugement.

La peur ne vous protège que si elle reste proportionnée et constructive. Si elle devient paralysante, c’est qu’elle a besoin d’être adressée. Par la parole, par la réflexion, par le soutien, par un changement de culture. Votre rôle n’est pas d’être parfait. Aucun vétérinaire ne l’est, aucun ne le sera jamais. Votre rôle est de soigner du mieux que vous pouvez, avec vos forces et vos limites, dans un environnement complexe et imprévisible. De continuer à apprendre, à vous améliorer, à prendre soin de vous autant que de vos patients.

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